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Sur la route de l'antibiorésistance

Il aura déjà quelques kilomètres dans les mollets au moment où vous lirez ces lignes... Le Pr Dimitri Van der Linden, infectiologue pédiatrique aux Cliniques universitaires Saint-Luc (Bruxelles), a entamé le 25 mars depuis Thessalonique (Grèce) un périple à vélo de plus de 4.000 kilomètres à travers l’Europe. Objectif Stockholm, en Scandinavie, où l’antibiothérapie fait moins de résistance qu’à Mbujimayi, en RDC, où le médecin compte bien créer un laboratoire de microbiologie.

Cécile Vrayenne - 30 mars 2026

Périple Pr Van der LindenLa Fête nationale grecque de l’Indépendance battait son plein, ce mercredi 25 mars, à Thessalonique, lorsque le Pr Dimitri Van der Linden a enfourché son vélo devant « sa » basilique, Saint-Dimitri de Thessalonique. Pourquoi là ? « C’est un lieu que j'aime fort, on y ressent déjà pas mal les influences africaines », confie-t-il d'emblée.

Du clavier au pédalier

L’Afrique. C’est elle qui est au bout de la route « Njilabo » (contraction de Njila, ‘chemin’ en Tshiluba, et de laboratoire), route qu’il a entamée il y a plusieurs mois déjà, répétant inlassablement, jusqu’à quatre heures par jour, le concerto en ré majeur de Haydn.

Le dimanche 15 mars dernier - soit J-10 avant d’enfourcher son vélo en Grèce -, il en a joué les trois mouvements avec l'orchestre à cordes Chordae Novae en l’église Saint-Nicolas de La Hulpe... Devant plus de 500 personnes ! Une première pour ce médecin infectiologue pédiatrique aux Cliniques universitaires Saint-Luc (Bruxelles), pianiste depuis sa plus tendre enfance mais que la médecine a souvent éloigné du clavier.

« Ces six derniers mois, j'ai vraiment pu me consacrer au piano, accompagné par des professeurs en or qui m'ont soutenu et guidé. Jouer avec un orchestre était un rêve - c'était un peu mon Everest ! », sourit-il. « Un concerto dure environ 20 minutes, c'est quand même relativement long au niveau de la concentration, mais je me suis senti porté par le public et l'interaction avec l'orchestre. On a d’abord joué une sinfonia d'Albinoni, où le piano joue la basse continue comme le clavecin à l'époque. Cette première pièce m’a permis de sentir l'atmosphère et de respirer. Mon ami Florian Noack, virtuose international, a joué en seconde partie. »

« C’était vraiment une expérience fabuleuse, un beau moment de partage et de joie pour le premier des deux piliers de mon projet », poursuit-il. « Symboliquement, les six premiers mois constituaient le chemin musical pour parvenir à produire ce concert (qui a permis d’atteindre 30 % des 100.000 euros indispensables à la construction du labo, NdlR). La deuxième phase, plus sportive et scientifique, est donc la traversée d'Europe à vélo. »

Vers Stockholm, la moins résistante

Pour son périple à vélo, il a choisi l’axe Thessalonique-Stockholm. Un choix lié au... gradient en antibiorésistance : « Plus on va vers le sud de l'Europe, plus on fait face à une flore multirésistante. En Scandinavie, on est face à une épidémiologie très différente, plus favorable, liée à une politique de santé et d'utilisation des antibiotiques très rationnelle depuis des années. » Au total, 4.000 km jusqu’à la capitale suédoise en passant par les Pays Baltes et en prenant un ferry depuis Tallinn, auxquels il faudra ensuite ajouter 1.000 km pour redescendre jusqu’à Copenhague. « Puis je rentrerai en train et vélo jusqu'à l'église de La Hulpe, où je devrais être vers le 23 juin. » La boucle sera bouclée.

Chemin faisant, il donnera des conférences sur l'antibiorésistance. La première avait lieu à Thessalonique, la deuxième se déroulera à Bucarest le 9 avril, la troisième est prévue le 17 avril à Suceava, ville moldave à l'est de la Roumanie, non loin de la frontière ukrainienne. « J’avais rencontré des pédiatres lors d’une conférence à Iași, ils m'ont invité à passer par Suceava. Toutes les dates des conférences ne sont pas encore fixées, certaines se font via les ambassades de Belgique dans les différents pays traversés. »

Des conférences non pas uniquement destinées aux médecins, mais ouvertes aussi aux vétérinaires, agriculteurs, environnementalistes… dans une perspective One Health. « L'idée est de créer des ponts pour réfléchir à l’origine de l’antibiorésistance. Connaît-on les causes ? Le circuit des bactéries multirésistantes ? Comment se propagent-elles et deviennent-elles un enjeu de santé publique et un problème en intrahospitalier ? Le rapport de l'OMS d'octobre dernier était alarmant : il montre notamment une augmentation de 40% de la résistance aux antibiotiques entre 2018 et 2023… »

L’infectiologue table aussi sur les rencontres informelles, « en petits groupes », pour sensibiliser à la situation dans le Sud « où paradoxalement, il y a le plus de problèmes de résistance aux antibiotiques, notamment en RDC et au Nigeria où l'accès aux antibiotiques est libre en pharmacie, et où l'on manque de moyens diagnostiques, donc de laboratoires. »

Un laboratoire fiable pour Mbujimayi

Pr Mbiya et Pr Van der Linden
Le Pr Van der Linden avec le Pr Benoît Mbiya, pédiatre formé en Belgique, expert en drépanocytose.

D’où l’idée de « Njilabo », un futur labo de microbiologie à Mbujimayi, à côté de l'hôpital pédiatrique du Pr Benoît Mbiya, qui a fait son doctorat à l’ULB sur la drépanocytose avec la Pre Gulbis. Un projet en partenariat avec l'Institut de médecine tropicale d'Anvers – « On ne va pas réinventer la roue », souligne le Pr Van der Linden.

Le Pr Mbiya a pu démontrer qu'en mettant sur pied un programme de suivi optimal des enfants, on pouvait diminuer la mortalité et la morbidité. Désormais, il suit plus de 1.000 enfants drépanocytaires dans son hôpital de Mbujimayi, centre de référence pédiatrique dans cette province de sept millions d'habitants. 

« Depuis 2022, on le soutient avec différentes actions organisées via Munda, une ASBL créée avec mes deux sœurs et l’un de mes beaux-frères », détaille le médecin expert en infectiologie. « On a déjà pu soutenir différents projets: carrelage dans l'hôpital, construction des douches et latrines, soutien à l'école des enfants drépanocytaires... Le futur laboratoire fera partie d'un réseau de surveillance de l'antibiorésistance dans la région pour transmettre des données à l'OMS. Il n'y a pas de laboratoire fiable dans cette région du Kasai, on ne peut donc pas traiter de façon ciblée les infections sévères, on utilise des antibiotiques à l’aveugle… »

Mais cette antibiorésistance s'invite parfois aussi dans son propre hôpital, à Bruxelles. Les Cliniques Saint-Luc prennent en charge une population très large, et notamment des enfants qui viennent de l'étranger pour des greffes hépatiques, par exemple. « Ces enfants sont isolés systématiquement, jusqu'au résultat du dépistage de portage de bactéries multirésistantes. On doit faire face à des bactéries de plus en plus résistantes. Il y a quelques années, on a même dû utiliser des phages (de l’hôpital militaire, NdlR) pour soigner un enfant greffé hépatique car nous n’avions plus d'options thérapeutiques. Cela reste heureusement une minorité de patients, mais c'est alarmant. »

Un vélo en bois de la Forêt de Soignes

On ne va pas se mentir, au moment où nous l'avons interviewé, la plus longue expérience à vélo du Pr Van der Linden datait de... sa troisième année de médecine ! Il avait alors rallié Saint-Jacques-de-Compostelle depuis Lourdes, avec quelques autres. « Certes, ce n'était que 1.600 kilomètres et j’étais étudiant. Maintenant, j'ai 53 ans. Mais je vais travailler en vélo depuis des années… En vélo électrique », rit le spécialiste, qui est davantage accro à la course à pied qu'au cyclisme.

Pr Van der Linden + Simon Malvaux
Le Pr Van der Linden avec Simon Malvaux, cofondateur de Zafi Cycles, et le fameux vélo au cadre en bois de la Forêt de Soignes.

Cependant, pour capter l’attention des gens sur sa route à travers l'Europe et entamer la discussion sur l'antibiorésistance, le Pr Van der Linden dispose d’une arme secrète : l'originalité de son vélo, dont le cadre (creux) est… en bois de noyer de la Forêt de Soignes !

« Un vélo 100 % made in Belgium, réalisé par Zafi Cycles », se réjouit-il. « J'avais envie de rouler avec des produits écoresponsables, l'idée de circuit court pour le cadre me plaisait bien. J'ai donc rencontré Simon, cofondateur de Zafi et, clin d'œil de la vie, il s’avère qu’il est le petit-fils du Pr Paul Malvaux, qui fut mon grand patron de pédiatrie à Saint-Luc ! Le courant est tout de suite passé entre nous. »

Ce cadre en bois constitue-t-il un atout, techniquement parlant ? « Je ne sais pas encore... Il fait 11 kilos, c'est raisonnable. Et c'est un vélo très agréable: quand vous roulez avec dans la forêt, vous ressentez un sentiment particulier, comme en communion avec la forêt… »

Nul doute que ce vélo fera sensation. Surtout équipé de ses 'cloches à ours' au guidon quand le médecin devra traverser les Carpates. « Elles tintent en roulant, il paraît que les ours, qui n'aiment pas trop être dérangés, fuient en les entendant... », conclut-il.   

QR code NjilaboPour soutenir le projet du Pr Van der Linden, vous pouvez faire un don  sur le compte de Munda ASBL – BE28 0689 4683 5720 avec « Don Njilabo » en communication, ou directement scanner ce QR code via votre application bancaire.

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