Psychologie

L’impact de la santé mentale sur l’économie et la croissance

A l’occasion de l’après-midi d’étude organisée par l’Association belge des directeurs d’hôpitaux le 9 juin à Bruxelles (« Governance of Mental Health ‘A Walk in the Park’ »), l’économiste Philippe Ledent (Senior Economist ING et professeur invités dans diverses universités) a rappelé les coûts importants de la santé mentale sur l’économie.

Nicolas de Pape - 10 juin 2026

Philippe Ledent

À l’instar d’autres thématiques de santé, la santé mentale a évidemment une dimension médicale et organisationnelle. Mais elle possède aussi une composante économique très importante, a rappelé le Pr Ledent.

« On le voit très clairement en Belgique avec la question des malades de longue durée, parmi lesquels une part importante souffre de troubles psychiques, de dépressions, de burn-out, vrais ou supposés. Au final, cette réalité génère un débat de politique économique. Pourquoi ? Parce qu’à partir du moment où des personnes ne sont plus présentes sur le marché du travail, cela a un coût. »

La question n’est donc pas seulement : comment organiser les soins, mais comment les financer ?

Un rapport de l’OCDE comme point de départ

« Pour aborder cette question, je me suis appuyé sur un point de départ particulièrement intéressant : un rapport de l’OCDE publié le 30 avril 2026, avec des données allant jusqu’en 2023. Il s’agit d’un document d’environ 160 pages consacré à l’économie des troubles de santé mentale. »

Premier élément : la part de la population présentant des troubles de santé mentale de tous types. En 2023, la santé mentale au sens large touche 22% de la population (OCDE : 20%). Le pays le plus touché est la Grande-Bretagne (28%). Or depuis 1990, la part de la population concernée par ces troubles a augmenté d’environ 20 % dans les pays de l’OCDE.

L’anxiété est aujourd’hui le trouble le plus important. On voit aussi apparaître de nouvelles formes d’anxiété, comme l’anxiété climatique, liée aux crises environnementales et aux débats autour du climat.

Anxiété, dépression et addictions

Si l’on répartit les troubles de santé mentale étudiés dans le rapport, on retrouve d’abord les troubles liés à l’anxiété, puis ceux liés à la dépression, ensuite les troubles liés à l’usage de substances, notamment l’alcool. Viennent ensuite d’autres pathologies, comme la schizophrénie ou les troubles bipolaires.

« Un autre résultat m’a particulièrement interpellé : la couverture des soins. Autrement dit, quelle est la part des personnes qui auraient besoin d’un suivi en santé mentale et qui reçoivent effectivement un suivi adéquat ? Le résultat est frappant. La santé mentale reste le parent pauvre des soins. En Belgique, on se situe plutôt dans le haut du classement, avec environ 40 % des personnes concernées qui reçoivent les soins adéquats. Mais cela signifie aussi que 60 % ne les reçoivent pas. » Même s’il s’agit peut-être de pathologies légères, c’est interpellant.

Un coût en années de vie en bonne santé

Deuxième grande question : quel est l’impact économique de ces troubles ?

L’OCDE a réalisé une étude spécifique pour les pays européens, avec une approche prospective sur la période 2025-2050. « En Belgique, les troubles de santé mentale représenteraient environ trois années d’espérance de vie en bonne santé en moins. À l’échelle européenne, on est plutôt autour de deux ans et demi. »

Autre élément : le coût budgétaire. Selon l’évaluation de l’OCDE, sur la période 2025-2050, la gestion des troubles de santé mentale représentera environ 76 milliards d’euros par an à l’échelle des pays européens. Cela correspond en moyenne à environ 6 % des budgets totaux de soins de santé.

« En Belgique, la part est un peu plus élevée, autour de 7 à 8 %. Ce chiffre inclut à la fois le traitement direct des troubles de santé mentale et les comorbidités, c’est-à-dire les autres pathologies qui peuvent apparaître ou être aggravées en raison de ces troubles. »

On arrive ainsi à environ 300 euros par personne et par an, calcule l’économiste.

Le rapport propose aussi une estimation intéressante : de combien faudrait-il augmenter les soins pour que toutes les personnes qui en ont besoin reçoivent une prise en charge adéquate ? Pour la Belgique, l’OCDE estime qu’il faudrait augmenter les soins d’environ un tiers.

La contrainte des finances publiques belges

La Belgique se débat avec un budget qui n’est pas en équilibre. L’Arizona fait la chasse aux milliards. Or, on constate que le budget des soins de santé progresse plus vite que la progression du PIB.

Pour l’illustrer simplement, on peut comparer l’évolution du PIB, des recettes publiques et des dépenses publiques entre 2010 et 2025.

Le PIB représente l’activité économique produite en Belgique. C’est sur cette activité que l’État prélève un peu plus de 50 % pour financer les biens et services publics. Le PIB est donc la source de financement de ce que nous voulons faire collectivement.

Si l’on prend 2010 comme base 100, le PIB belge atteint 177 en 2025 et les dépenses de soins de santé atteignent 186, les pensions 210 et les malades de longue durée, 283 (dans ce dernier cas, on peut parler d’explosion).

Un impact direct sur le marché du travail

Le modèle de l’OCDE permet également d’estimer l’impact des troubles de santé mentale sur l’emploi.

« Ces troubles peuvent avoir plusieurs conséquences. Certaines personnes ne sont plus présentes sur le marché du travail. D’autres ont un emploi, mais sont absentes. D’autres encore sont présentes au travail, mais moins productives en raison de leurs troubles. Enfin, certaines personnes quittent prématurément le marché du travail en fin de carrière. »

Dans le cas de la Belgique, le modèle de l’OCDE estime que l’impact des troubles de santé mentale correspond à environ 30.000 équivalents temps plein dont la collectivité ne peut pas bénéficier.

La Belgique compte environ 600.000 malades de longue durée. On considère qu’au moins un tiers d’entre eux sont concernés par des problèmes psychologiques ou des troubles de santé mentale. On est donc dans des ordres de grandeur bien supérieurs.

Cela montre qu’il existe, derrière la question des malades de longue durée, une véritable anomalie, que même la modélisation ne parvient pas complètement à répliquer.

Jusqu’à 2 % du PIB perdus

Si des troubles de santé mentale éloignent certaines personnes du marché du travail, cela signifie aussi qu’une partie de l’activité économique ne peut pas être produite.

« Dans le cas de la Belgique, la modélisation de l’OCDE estime que cet impact équivaut à environ 2 % du PIB. Le PIB belge est d’environ 650 milliards d’euros. Un pour cent de PIB représente donc environ 6,5 milliards d’euros. Deux pour cent correspondent à environ 12 à 13 milliards d’euros. »

Autrement dit, c’est comme si la Belgique se privait chaque année de plus de 12 milliards d’euros en raison de l’impact des troubles de santé mentale sur le marché du travail.

Si l’on rapporte ce chiffre à la dépense en soins de santé mentale, on voit qu’il y a un véritable « business case » à étudier, pour reprendre le vocabulaire managérial.

Santé mentale, croissance et productivité

Le défi, pour les économistes – puisque les dépenses de santé progressent plus vite que la croissance du PIB - est donc de savoir comment accélérer la croissance.

« Comment faire grandir le PIB plus rapidement ? Une partie de la réponse tient au nombre de personnes présentes sur le marché du travail. Nous avons besoin de bras et de cerveaux en bonne santé, y compris en bonne santé mentale. Nous avons besoin de personnes capables de contribuer à l’activité économique, de travailler, de produire, d’innover et de générer des gains de productivité. C’est un vrai défi économique pour les pays européens. Et la santé mentale y participe pleinement. »

 EN BREF

La santé mentale est devenue un enjeu économique autant que médical : 22 % des Belges seraient concernés par des troubles psychiques.

La prise en charge reste insuffisante, puisque seuls 40 % des patients recevraient les soins adéquats.

Ces troubles pèsent sur les finances publiques, alors que les dépenses de santé progressent déjà plus vite que le PIB.

Ils pèsent aussi sur l’emploi et la croissance : absentéisme, baisse de productivité, malades de longue durée, et jusqu’à 2 % de PIB perdu selon la modélisation citée.

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