Nutrition & diététique

« Rupture radicale » : les USA renversent la pyramide alimentaire

L’administration Trump a récemment revu les recommandations alimentaires américaines. Le nouveau programme « Eat Real Food », diffusé à grand coups d’illustrations colorées, s’écarte nettement des consensus habituels. Un nutritionniste « bien de chez nous » apporte son éclairage sur ce tableau plutôt sombre.

pyramide alimentaire trump

Le sigle « MAHA » sonne différemment aux États-Unis. Si, chez nous, il désigne le rapport de Belfius qui établit chaque année l’état de santé financière des hôpitaux, outre-Atlantique, il correspond à la déclinaison « Santé publique » de la philosophie Trump : Make America Healthy Again.

Avec la publication des nouvelles recommandations alimentaires américaines, une nouvelle pierre angulaire de cette politique a été cimentée ce mois-ci. Curieux de coup de truelle, d’ailleurs, puisque le présent ouvrage se révèle être… une pyramide sur sa pointe.

La justement nommée « The New Pyramid » de Robert Kennedy Jr interpelle Nicolas Guggenbühl, diététicien-nutritionniste et professeur à la Haute École Vinci. « Si je ne devais citer qu’un seul qualificatif, ce serait ‘rupture’ : c’est une rupture nette avec tout ce qui existe actuellement en matière de guidelines dans le monde », observe-t-il. « Malgré quelques différences ou décalage, on identifie en général une forme d’alignement autour de certains principes : une forte composante végétale, une attention portée à la qualité des matières grasses. Ici, en revanche, c’est une rupture radicale. »

Mais parce qu’un seul qualificatif nous laissait un peu sur notre faim, nous en avons identifié sept autres dans l’analyse de Nicolas Guggenbühl pour caractériser le nouveau régime recommandé par Washington.

1/ Marginalement positif

Nicolas Guggenbühl : Dans cette rupture, je vais peut-être commencer par un point positif. Vu d’Europe, les États-Unis ont toujours été particulièrement sévères, voire anxieux, vis-à-vis des matières grasses. Cela s’est constamment reflété dans leurs recommandations, notamment pour la catégorie des produits laitiers : c’était systématiquement du low fat (lait écrémé, produits laitiers allégés…). Or, depuis une dizaine d’années, on remet en question la pertinence de cibler les graisses lorsqu’elles proviennent des produits laitiers.

Les études récentes qui se sont penchées sur ce sujet montrent deux constats. Globalement, les produits laitiers écrémés ou maigres n’apportent pas de bénéfice santé clairement démontrable. Ensuite, la consommation la consommation de produits laitiers entiers n’est pas associée à une augmentation des maladies cardiovasculaires, contrairement à ce que laisserait entendre la théorie des acides gras saturés qui domine depuis 40 ans. Il y avait donc un “grain de sable” dans la mécanique.

2/ Carniste

Le slogan « Make America Healthy Again » a fait sourire beaucoup de scientifiques face à ce nouveau modèle. Ils sont revenus à un schéma pyramidal, mais inversé : tout en haut – donc, dans ce qui serait à privilégier –, on voit trôner une belle entrecôte. C’est exactement l’inverse de la plupart des modèles alimentaires, où la viande rouge n’est certainement pas présentée comme une base sur laquelle devrait reposer l’alimentation.

Les Américains doublent quasiment l’apport en protéines, alors que les enquêtes montrent que, globalement, l’apport en protéines dans la population est déjà largement couvert (hors situations particulières, comme la dénutrition chez les personnes âgées).

On sait ensuite qu’une consommation élevée de viande rouge est associée à une augmentation du risque de cancer colorectal, même si l’augmentation du risque n’est pas énorme. En tout cas, on sait que ce n’est pas sur la viande que doit se construire une alimentation équilibrée.

3/ Saturé (en graisses saturées)

Même constat sur les matières grasses de cuisson, où sont mis en avant des produits comme le beurre ou le blanc de bœuf, très riches en acides gras saturés. Là encore, on a peut-être diabolisé le beurre de manière excessive, mais de là à en faire une matière grasse « de choix » pour cuisiner, c’est une recommandation qui reste, à mes yeux, difficilement explicable scientifiquement.

Aussi, malgré le fait qu’ils mettent en avant les protéines - et en particulier les protéines animales, puisque les protéines végétales passent clairement au second plan - ils maintiennent quand même l’objectif d’un maximum de 10 % de l’énergie totale sous forme d’acides gras saturés – c’est une valeur qu’on retrouve un peu partout dans le monde. On aboutit à quelque chose qui n’est pas applicable ! Les diététiciens le savent bien : si l’on consomme des quantités importantes de viande et de produits laitiers, il devient impossible de rester sous ce seuil de 10 % d’énergie provenant des graisses saturées. Autrement dit, ce n’est pas réaliste.

4/ Révélateur

Il y a aussi quelque chose de plus conceptuel. Quand on regarde ce modèle, on voit qu’il est le reflet de certains courants de pensée. Cette pyramide inversée traduit une vision portée par des personnes qui ne s’inscrivent pas du tout dans l’idée de transition alimentaire. Qui sont convaincues que plus on mange de protéines, plus on devient fort et en bonne santé. Elles adhèrent aussi à l’idée qu’il faudrait manger low carb, c’est-à-dire pauvre en glucides, voire adopter une alimentation cétogène. Les keto diets sont d’ailleurs très en vogue aux États-Unis.

Mais il n’y a plus aucune considération environnementale. Or l’alimentation représente, grosso modo, environ un tiers de l’empreinte environnementale de l’être humain sur Terre. C’est donc un levier important qui est complètement abandonné ici. On va même à contre-courant : on promeut une alimentation dont l’impact environnemental est nettement plus négatif, notamment avec la viande bovine et les produits laitiers.

5/ Pauvre en céréales

Le fait que les céréales se retrouvent si bas dans la pyramide me laisse sans voix. Quand on regarde les relations entre alimentation et santé telles qu’elles sont documentées par le Global Burden of Disease, on voit que le premier facteur de risque alimentaire, c’est la consommation insuffisante de céréales complètes, devant la consommation excessive de charcuterie, de viande, devant l’insuffisance de fruits et légumes, etc.

Ce n’est pas qu’une question de fibres ! Une consommation importante de céréales complètes est associée à une réduction du risque de cancer colorectal, de maladies cardiovasculaires, du diabète de type 2, d’obésité... La plupart des maladies chroniques dites “de civilisation” semblent bénéficier de cette consommation.

Scientifiquement, on ne sait pas encore bien dans quelle mesure cet effet est dû aux fibres : elles jouent évidemment un rôle, mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi des antioxydants spécifiques présents dans le monde des céréales, et puis il y a tout ce qu’on ne connaît pas encore en nutrition.

6/ Utopique

Penchons-nous sur leur grand slogan, « Eat Real Food ». Il montre à quel point on est loin d’une approche réellement science-based : je mets au défi quiconque de me définir, d’un point de vue scientifique, ce qu’est de la « real food ». Ils parlent de supprimer complètement tout ce qui relève des aliments très transformés. En théorie, personne n’est contre : on peut tout à fait vivre avec des aliments bruts ou peu transformés.

Mais, en pratique, ça révèle une forme d’hypocrisie. Personne ne va suivre une recommandation formulée de cette manière. Aux États-Unis, environ 60 % de l’apport énergétique provient d’aliments ultra-transformés. En Belgique, on est plutôt autour de 30 %. Passer de 60 % à zéro, c’est tout simplement utopique. Et je suis prêt à parier que ceux qui ont produit ces recommandations ne mangent pas eux-mêmes comme ils recommandent de manger.

7/ Anti-scientifique

Il faut aussi savoir que 90 % des senior scientists de la commission des Food Dietary Guidelines ont été évincés depuis que Robert Kennedy Jr est arrivé. Ça explique aussi la rupture. Ce qui me préoccupe le plus, en réalité, ce sont les conséquences pour nous, professionnels de la santé. Je crois qu’on ne mesure pas encore à quel point cela va nous nuire. Pourquoi ? Quelque part, c’est un peu le triomphe de la non-science.

En tant que professionnels de la santé - médecins, diététiciens, nutritionnistes -, on va devoir se battre pour faire valoir la science, pour aider les gens à s’y retrouver dans ces recommandations. Parce que cela va semer le doute : certains vont dire « pourquoi est-ce que je vous croirais, vous, et pas les Américains ? ».

Cela dit, le jour même, un autre organisme, le Center for Science in the Public Interest, a publié d’autres recommandations alimentaires, en disant en substance : « voilà à quoi les nouvelles guidelines auraient dû ressembler » - il faut oser, pour un organisme officiel. Ils proposent quelque chose qui coïncide tout à fait avec ce qu’on recherche aujourd’hui : améliorer la nutrition humaine tout en respectant autant que possible la planète, et sa capacité à produire cette nourriture.

 

 

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Écrit par François Hardy29 janvier 2026
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