Psychologie

Eaux usées

Drogues: la cocaïne généralisée, la kétamine gagne du terrain

Quelles sont les drogues en circulation chez nous? Certaines sont-elles plus populaires la nuit et le week-end que le jour (drogues festives) ? Ou dans certaines régions du Royaume plus que dans d'autres? Grâce à l'analyse des eaux usées de 17 stations d'épuration réparties sur tout le territoire, Sciensano dresse, pour la première fois, la carte de la consommation de huit drogues en Belgique. Avec des résultats étonnants.  

carte des stations épuration drogues

On le sait depuis le covid-19 : l'analyse des eaux usées (recherche de biomarqueurs humains liés aux métabolites de dégradation) constitue une approche très intéressante pour surveiller divers développements en santé publique.

Si Sciensano avait démarré ce type d'analyse en 2020 en traquant le SARS-CoV-2 à l'aube de la pandémie, l'Institut a rapidement étendu sa démarche à d'autres substances afin de pouvoir mesurer également l'activité de la grippe, du virus respiratoire syncytial (VRS) ou encore de la poliomyélite. Et, désormais, pour cartographier la consommation de drogues.

Concrètement, cette surveillance nationale des drogues à grande échelle - une première - via nos eaux usées s'est déroulée il y a un an, du 24 au 30 mars 2025, avec la participation de 17 stations d’épuration réparties en Flandre, en Wallonie et dans la Région de Bruxelles-Capitale, qui représentent une belle couverture de la population belge.

Les résultats des analyses sont publiés ce 11 mars 2026

Un outil objectif et complémentaire

Maarten Degreef SciensanoCette mesure scientifique "donne une idée objective des substances consommées qui circulent réellement", souligne Maarten Degreef (photo), docteur en sciences pharmaceutiques et expert "drogues" chez Sciensano. Pas d'auto-rapportage par les consommateurs et donc pas de risque de biais, et pas de données individuelles, donc pas d'atteinte à la vie privée.

Cet "instantané" de l'usage des drogues sur notre territoire va permettre de compléter les données issues d'autres outils (chiffres policiers, sondages auprès du public, dossiers hospitaliers). L'idée est de réitérer l'analyse chaque année (toujours à la même période, voire plus) et de pouvoir confronter nos résultats d'année en année, avec la situation chez nos voisins, voire à l'international.

La méthode devrait aussi permettre de jauger l'impact d'éventuelles mesures politiques, voire des actions judiciaires (démantèlement de labos clandestins et déplacement du marché de la drogue, de plus en plus nomade). 

illegale drugs SciensanoHuit types de substances traquées via l'épuration

"Les résultats donnent des tendances", tient à préciser Sciensano. Pas question, donc, de classer les villes, de pointer des utilisateurs ou d'évaluer des quantités de consommation, même si les résultats confirment que les grandes villes, les villes festives et/ou estudiantines sont davantage concernées.

Huit drogues ont été recherchées: cocaïne, MDMA (ecstasy) et kétamine (= les trois plus fréquentes chez nous et en Europe) + amphétamine (speed), méthamphétamine, crack et deux cathinones synthétiques: 4-MMC (méphédrone) et 3-MMC.

Le cas de ces deux dernières prouve d'emblée l'intérêt de la méthode par les eaux usées: alors qu'on les pensait de plus en plus populaires, le 4-MMC n'a pas été retrouvé du tout et le 3-MMC dans seulement deux stations sur 17... Donc soit leur consommation n'augmente pas, soit la composition telle que vendue aux usagers est trompeuse. "Grâce à cette méthode analytique, nous en avons à présent la preuve évidente", soulignent les experts de Sciensano.

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Cocaïne

carte cocaïne Sciensano 2025
© Sciensano

La disponibilité de la cocaïne est généralisée: des biomarqueurs ont été retrouvés dans toutes les stations d'épuration. La PNML (= charges massiques normalisées par rapport à la population, exprimées en mg/jour/1.000 habitants) moyenne la plus élevée a été mesurée à Anvers-Sud (1382,1 mg/jour/1000 habitants). Des moyennes hebdomadaires élevées sont également observées à Bruxelles (Nord), Liège (station d'Oupeye) et Charleroi (Montignies).

Dans l'ensemble, les PNML mesurées avaient tendance à être plus faibles en Flandre qu'en Wallonie et à Bruxelles-Capitale. Les mesures du week-end (en particulier le dimanche) étaient beaucoup plus élevées, ce qui signe une consommation plus importante dans les lieux de vie nocturne et festifs (différence relative entre les PNML du week-end et des jours de semaine: < +5% à environ +90%). 

Crack

Il est consommé partout (11 stations sur 17 - Anvers sud, Charleroi et Namur en premier), et de manière plus régulière que la cocaïne (pas de pic de week-end), révélant "une dépendance plutôt qu'un choix récréatif", souligne le rapport.

Alors que la consommation de crack représente 83% des visites à la salle de consommation Gate (Gare du Midi) et est mentionnée dans 27,4% des traitements des assuétudes dans la région de Bruxelles-Capitale, les stations d'épuration bruxelloises avec des PNML élevées n'arrivent qu'en 5e et 8e position.

MDMA (ecstasy)

Une des drogues les plus couramment consommées dans les lieux de vie nocturne: deux consommateurs de drogues sur cinq en sortie. Elle est retrouvée partout, mais beaucoup plus en Flandre et à Bruxelles (les deux stations d'épuration d'Anvers, les deux de Bruxelles, Hasselt, Gand et Louvain). 

Les différences entre consommation en semaine et le week-end sont moins marquées (léger pic le dimanche et le lundi - la MDMA a une fenêtre d'excrétion prolongée) que pour la cocaïne, mais l'analyse montre une importante différence à la station d'épuration d'Arlon (+499%, rave party luxembourgeoise ce week-end-là?). 

Amphétamine (ou speed)

Tout le pays est concerné, mais avec des variations notables entre régions. La Flandre est beaucoup plus touchée (Hasselt, Anvers, Harelbeke, Bruges), ce qui pourrait s'expliquer par une plus grande disponibilité, "les deux tiers des laboratoires de drogue saisis en Belgique étant situés dans les provinces du Limbourg et d'Anvers, ou à un lien avec le marché néerlandais de la drogue", analyse Sciensano

"Outre les indications de consommation dans le cadre de la vie nocturne (étudiants), les eaux usées montrent que cette substance est plutôt consommée de manière régulière et donc pour d'autres motifs que la fête", notent encore les experts.

Méthamphétamine

Aucune trace en Wallonie, mais bien en Flandre et à Bruxelles. Sa prévalence est, de manière générale, assez faible (0,2% de la population, soit environ 10.000 personnes, estime-t-on). Les niveaux les plus élevés ont été mesurés dans les stations d'épuration d'Anvers-Sud et de Bruxelles-Nord, sans différences notables entre semaine et week-end.

"Il faut prêter attention à son usage dans des contextes de niche et investir dans des interventions sanitaires afin d’éviter la généralisation de son utilisation", préconisent les experts de Sciensano.

NB: des PNML faibles peuvent aussi s'expliquer par l'absence d'un biomarqeur spécifique pour cette drogue.

Kétamine

carte kétamine Sciensano 2025
© Sciensano

Seule la station de Marche (Wallonie) y échappe, et la consommation de cette drogue est uniforme en Belgique (par ordre de taux de PNML, des plus élevés aux moindres) : Hasselt, Namur, Anvers Sud, Bruges, Liège Oupeye, Mons, Gand, Harelbeke, Louvain, Bruxelles Nord, Malines, Anvers Deurne, Arlon, Charleroi, Bruxelles Midi et Wavre.

Pas d'usage festif flagrant. Les chercheurs notent que "Comme pour l'amphétamine, les villes à forte population étudiante (Gand, Louvain et Bruxelles) enregistrent une augmentation notable de la consommation de kétamine le
jeudi/vendredi. D'autre part, la kétamine est utilisée en milieu médical pour l'induction et le maintien de l'anesthésie générale, et hors prescription pour le traitement de la dépression résistante à la thérapie." 

3-MMC et 4-MMC

Comme déjà signalé supra, les résultats des analyses des eaux usées révèlent que les cathinones synthétiques ne circulent actuellement pas sur le marché belge, contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer. Mais ce marché est extrêmement versatile ; quelque 180 cathinones différentes sont surveillées par l'Agence européenne des drogues. "Les dernières données sur les saisies de drogues à l'échelle de l'UE indiquent que d'autres cathinones synthétiques sont en circulation", alerte le rapport. "La disparition rapide d'une substance et la (ré)apparition d'autres illustrent la nécessité de mener des campagnes de surveillance répétées tout au long de l'année."

Pour mieux se préparer

Surveiller les eaux usées est un élément stratégique essentiel en matière de drogue et "permet une meilleure préparation", insiste l'Institut scientifique de santé publique. "À l’avenir, nous pourrions étendre davantage la surveillance, par exemple en reprenant plus de stations d’épuration ou de dates de mesure au cours de l’année. A contrario, nous pourrions aussi miser sur la détection rapide de phénomènes très locaux", conclut Maarten Degreef.

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Écrit par Cécile Vrayenne11 mars 2026
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