Plan e-Santé 2026-2029 : « Les généralistes n’y croient plus sur la base de seules promesses »
Le nouveau plan interfédéral e-Santé 2026-2029 promet de réduire la charge administrative, de mieux partager les données et de soutenir les soins intégrés. Mais sur le terrain, les médecins généralistes restent prudents. Pour le Dr Alberto R. Parada, responsable de la cellule e-santé de la SSMG, l’adhésion ne viendra pas de nouvelles annonces, mais de preuves concrètes : moins de clics, moins de doubles encodages, moins de portails et une vraie co-construction avec les généralistes.

Le Journal du Médecin : Le plan e-Santé 2026-2029 promet une réduction de la charge administrative. Sur le terrain, les généralistes y croient-ils encore, ou craignent-ils une nouvelle couche d’encodage et de procédures ?
Dr Alberto R. Parada : Les généralistes n’y croient plus sur la base des promesses seules. Ils attendent des preuves chiffrées, objectives et pragmatiques, montrant que certaines tâches seront réellement plus rapides ou supprimées dans leur dossier médical informatisé. Et cela sans ajouter une nouvelle couche d’encodage ou de justification.
BIHR : un dossier intégré, ou une interface de plus ?
Le Belgian Integrated Health Record (BIHR) est présenté comme un dossier intégré, mais sans remplacer les DPE (dossiers patients électroniques) existants. Est-ce la bonne approche, ou risque-t-on d’ajouter une interface de plus à un paysage déjà complexe ?
L’idée d’un dossier réellement intégré est pertinente. Mais si le BIHR ne remplace pas des flux et des interfaces existants, il sera perçu comme un outil supplémentaire à gérer. La clé, ce n’est pas d’ajouter « un outil de plus », mais bien de retirer « deux outils » de la pratique quotidienne.
Quels sont aujourd’hui, pour un médecin généraliste, les principaux irritants des outils e-Santé belges ?
Les principaux irritants restent la lenteur et l’instabilité des outils, leur mauvaise ergonomie, avec trop de clics et des écrans surchargés, ainsi que la multiplication des doubles encodages et des portails. À cela s’ajoute une faible interopérabilité ressentie, aggravée par une formation et un support souvent insuffisant. Ces constats rejoignent ceux déjà formulés il y a un certain temps dans le rapport de la cellule e-santé du 27 février 2018.
Garder le généraliste au centre du parcours
Le plan insiste sur les soins intégrés, notamment pour les patients vulnérables, l’obésité infantile, la périnatalité et l’hospitalisation à domicile. Que faut-il absolument prévoir pour que le généraliste reste le pivot du parcours de soins ?
Il faut que tout passe par le dossier médical informatisé du généraliste : une vue claire du plan de soins, des tâches à accomplir et des retours des autres prestataires. Il faut également reconnaître, et financer, le temps nécessaire à cette coordination. Enfin, il faut une vraie concertation sur les outils avant leur déploiement.
L’accès partagé aux données est présenté comme un progrès pour la qualité et la sécurité des soins. Où placez-vous la limite entre partage utile, surcharge informationnelle et risque pour le secret médical ?
Le partage est utile lorsqu’il rend la prise en charge plus sûre et évite les redondances. Il devient nuisible lorsqu’il noie le clinicien sous des informations non filtrées, ou lorsqu’il permet des accès larges sans nécessité clinique claire, au détriment du secret médical.
Le patient face à ses données : autonomie ou anxiété ?
Le citoyen doit pouvoir consulter davantage ses données de santé via un tableau de bord. Est-ce une avancée d’autonomie, ou cela nécessitera-t-il un accompagnement important pour éviter les malentendus, l’anxiété ou les consultations supplémentaires ?
C’est un progrès en matière d’autonomie, à condition que l’information soit lisible et contextualisée. Sans accompagnement pédagogique, il existe un risque d’augmenter l’anxiété, les malentendus et les consultations « d’explication » qui n’apportent pas de réelle valeur ajoutée pour la santé du patient.
L’usage secondaire des données de santé pour la recherche, la politique de santé et la gestion de population est mis en avant. Quelles garanties les généralistes attendent-ils en matière d’anonymisation, de transparence et de contrôle démocratique ?
Les généralistes attendent une anonymisation robuste, une transparence totale sur l’utilisation des données - qui les utilise, quelles données sont utilisées et dans quel but - ainsi qu’une gouvernance réellement indépendante. Les représentants des soignants et des patients doivent y avoir voix au chapitre, et pas seulement les autorités et les assureurs.
Trois conditions avant l’adhésion des généralistes
Si vous aviez trois conditions à imposer aux autorités avant de demander aux généralistes d’adhérer pleinement à ce plan, quelles seraient-elles : financement, formation, simplicité d’usage, co-construction avec le terrain, support technique, ou autre chose ?
Il y a trois conditions préalables à une adhésion pleine des généralistes.
D’abord, il faut une simplicité d’usage démontrée : moins de doubles encodages, moins de clics, moins de portails.
Ensuite, il faut un financement et un accompagnement de la transition : du temps de formation, un soutien de proximité et une compensation des pertes de productivité.
Enfin, il faut une co-construction réelle avec le terrain. Les médecins généralistes doivent être impliqués de manière structurée dans les choix fonctionnels et ergonomiques, mais aussi dans l’évaluation des outils avant leur généralisation.
« La clé, ce n’est pas un outil de plus, mais deux outils de moins dans la pratique quotidienne. »