OpinionLoisirs et médecine

Tombé de la trousse

No kids

Ils sont venus en couple, à la veille d’un départ en vacances vers une destination aussi lointaine qu’ensoleillée. Vaccins, pharmacie de voyage, crèmes solaires et quelques derniers conseils pour une expédition qui ne se veut guère aventureuse mais de pur repos, qu’ils accompagnent d’un clin d’œil complice : une formule « All inclusive and No kids ».

Dr Carl Vanwelde, médecin généraliste - 30 juin 2026

piscine vacances adults onlyNi activités familiales organisées autour de la piscine, ni bousculades entre les tables, ni changements de couches sur les planches de toilettes, la formule « Adults only » séduit, et un nombre croissant de voyagistes, hôteliers, restaurateurs la proposent actuellement comme argument commercial.

Une société enfants non admis ?

« No kids et Adults only » annonce-t-il pour autant une société d’enfants non admis? Pas sûr, car quelle sera l'étape suivante dans la discrimination ? Ces offres aussi impensables qu’incongrues il y a une vingtaine d’années disent quelque chose de notre société, mais ne signifient pas à elles seules l’avènement d’une société anti-enfants.

Elles signalent plutôt une tension croissante entre droit au calme, marchandisation du confort, fatigue sociale et place faite aux enfants dans l’espace commun. On passe insensiblement d’une société qui devait apprendre aux enfants à vivre parmi les adultes à une société qui organise parfois des bulles où l’enfant est traité comme une nuisance sonore, au même titre qu’un téléphone qui sonne ou qu’un chien mal tenu.

Sur le plan sociétal et culturel, la formule est révélatrice. Il existe bien sûr des situations compréhensibles : un séjour de repos, une retraite silencieuse, un spa, certains espaces de couple ou des lieux dont l’architecture ou la sécurité ne sont pas adaptées aux enfants. Tout n’est pas nécessairement discriminatoire ni moralement condamnable. Mais lorsque le slogan devient un argument commercial général, il suggère que la présence infantile n’est plus une composante normale de la vie collective, mais un désagrément dont on peut acheter l’absence.

Le droit à l’espace public

Sur le plan juridique, la question reste délicate. En France, le débat est devenu public en 2025 : une question écrite à l’Assemblée nationale dénonçait la multiplication des hôtels, campings, restaurants ou bars interdisant l’accès aux enfants, en rappelant que l’article 225-1 du Code pénal considère que l’âge ne peut être considéré comme un critère possible de discrimination. Le même texte invoquait aussi la Convention internationale des droits de l’enfant et l’idée que les enfants doivent pouvoir participer à l’espace public. Au niveau européen, la protection contre la discrimination liée à l’âge est clairement établie en matière d’emploi, mais l’extension générale aux biens et services reste plus incomplète et discutée selon les États.

Une société équilibrée devrait pouvoir organiser des espaces de calme sans faire de l’enfant un indésirable.

L’étape suivante dans la discrimination pourrait être insidieuse : non plus seulement des lieux “sans enfants”, mais des lieux sans vieux, sans pauvres, sans personnes bruyantes ou atteintes d’un handicap extérieur visible, sans adolescents, sans familles nombreuses, sans corps imparfaits. La logique est toujours la même : transformer le confort d’un groupe solvable en droit d’exclusion d’un autre groupe jugé dérangeant.

Le monde des vacances commence dans ma salle d’attente

Une vision d’avenir qui interpelle le médecin dans sa pratique quotidienne, laissant entendre quelque chose de très profond. Une société vivante est bruyante : elle tousse, rit, pleure, vieillit, bégaie, allaite, marche lentement, trébuche, recommence. L’enfant n’est pas un incident dans le décor social ; il est l’un des signes que la société ne s’est pas refermée sur la seule performance adulte, silencieuse, rentable et maîtrisée.

La vraie question n’est donc pas : faut-il interdire tout espace réservé aux adultes ? La réponse serait probablement non. La vraie question est : à partir de quand le souci légitime de tranquillité devient-il une exclusion symbolique ? À partir de quand le calme devient-il une valeur supérieure à l’hospitalité et surtout à l’avenir ?

Une société équilibrée devrait pouvoir organiser des espaces de calme sans faire de l’enfant un indésirable. Il y a une différence morale essentielle entre dire : “ici, nous proposons un environnement silencieux adapté à certains usages” et dire : “ici, les enfants ne sont pas les bienvenus.” La première formule règle un usage. La seconde désigne une catégorie humaine comme problème, et ce n’est pas un signal d’évolution encourageant.

No Future ?
Plus largement, l’annonce récente et répétée des premières fermetures de classes dans l’enseignement fondamental, avec les pertes d’emplois qui y sont corrélées, révèle une évolution sociétale tout aussi interpellante, alliant non seulement le refus de se reproduire, mais aussi celui de s’engager dans une vie de couple. Choix le plus souvent bien involontaire car lié aux incertitudes professionnelles, à la cherté des logements, à la durée des transports vers l’école, la crèche, le travail et à la redéfinition de ce qu’est un couple.
Ce phénomène s’est vu accéléré par le mouvement 4B, un courant féministe radical né en Corée du Sud à la fin des années 2010 dont le nom repose sur le mot coréen “bi”, signifiant “non”. Celui-ci se décline en quatre principes fondateurs : Biyeonae (pas de relations amoureuses), Bihon (pas de mariage), Bisekseu (pas de sexe hétérosexuel) et Bichulsan (pas d’enfants). Féministe radical et asiatique au départ, ce mouvement encourageant les jeunes à privilégier leur autonomie personnelle a largement émigré depuis. Selon une enquête de The Economist, la proportion de jeunes adultes (25‑34 ans) sans partenaire conjugal a presque doublé en 50 ans dans les pays riches. Aux États-Unis, ce statut concerne environ 50 % des hommes et 41 % des femmes. En France, le nombre moyen d’enfants par femme a atteint son niveau le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et la tendance ne fait que s’accélérer. En 2025, et pour la première fois depuis 1945, le nombre de décès a dépassé celui des naissances...

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