Don et revente de médicaments : derrière les échanges, le gaspillage
Le don et la revente de médicaments entre particuliers échappent aux garanties de sécurité du circuit officinal. Pour Loïc Delpature, pharmacien titulaire à Mons, la bonne foi des patients ne doit pas faire oublier les risques. Mais les professionnels doivent aussi interroger un système qui laisse s’accumuler les médicaments dans les maisons.

C'est parfois plus facile qu'on ne le pense : une boîte de pilules devenue inutile parce que le traitement a été modifié, sa date de péremption laisse de la marge, un voisin suit le même traitement ou une petite annonce sur les réseaux sociaux… Après tout, ils sont là, « pourquoi ne pas en faire profiter quelqu’un ? », se dit le patient.
Loïc Delpature est pharmacien titulaire à Mons. Il croise de temps à autre des propositions de don ou de revente sur les réseaux sociaux, souvent dans les groupes de villages. S'il comprend que des confrères s’en indignent, il se garde d’y voir un phénomène entièrement nouveau : les échanges entre patients existaient déjà, estime-t-il, simplement à une autre échelle de visibilité. Les réseaux sociaux n'y ajoutent qu'une vitrine à peine transparente.
Une bonne intention ne suffit pas
« Cela reste totalement illégal, que ce soit un comprimé, une plaquette ou une boîte, le résultat est le même », cadre d'abord le pharmacien pour éviter toute ambiguïté. « Après, j’estime que ce n’est pas à nous de faire la police par rapport à ce phénomène. Je pense que c’est peut-être une conséquence du système de délivrance des médicaments en Belgique. »
Si l'échange ou le don de médicaments peut paraître anodin à celui qui pense rendre service, il court-circuite pourtant l’intervention des professionnels car il ne peut apporter les garanties qui accompagnent sa prescription par un médecin et sa délivrance par un pharmacien.
« Globalement, je pense que c’est un peu le circuit de distribution qu’il y a à revoir. Et chacun est fautif. Le médecin, le pharmacien et le patient. »
- Loïc Delpature, pharmacien titulaire
Au comptoir, Loïc Delpature observe que les patients ne viennent pas tellement lui demander s’ils peuvent revendre leurs boîtes. Ils se présentent plutôt après un changement de traitement, avec une question : « ne pourrait-on pas encore en faire quelque chose ? » Parfois, ce sont aussi des proches qui rapportent les médicaments d’une personne décédée. Face aux quantités accumulées, l’idée de tout faire détruire est parfois difficile à accepter, en considérant tous ces comprimés qui ont été financés par l'assurance maladie et qui pourraient encore servir.
Le pharmacien montois comprend le raisonnement. Il invite même ses confrères à en tenir compte avant de condamner les personnes qui publient ces annonces. « Il ne faut pas forcément jeter la pierre aux gens en disant : “Ils sont en train de distribuer comme ça sur les réseaux.” Non, des fois, c’est simplement la bonne foi. »
Les grands conditionnements en question
À plus large échelle, Loïc Delpature juge que s’arrêter à l’annonce publiée en ligne revient toutefois à appréhender le problème trop tard. Comment ces médicaments se sont-ils retrouvés en surplus chez le patient ? Un point sur lequel il souhaite aussi attirer l’attention de ses confrères et des prescripteurs.
« Je ne suis pas un grand fan des grands conditionnements », reconnait-il. Il prend l’exemple d’un traitement antihypertenseur délivré en grande boîte. Un mois et demi plus tard, la tension n’est pas satisfaisante et le traitement est modifié. Le patient repart avec un autre médicament, tandis qu’il lui reste à domicile plusieurs semaines, voire plusieurs mois du traitement précédent. Tous les patients ne rapportent pas spontanément ces restes à l’officine. Et lorsqu’ils le font, le pharmacien ne peut pas leur proposer de les remettre en circulation.
« Globalement, je pense que c’est un peu le circuit de distribution qu’il y a à revoir. Et chacun est fautif. Le médecin est fautif, le pharmacien est fautif, le patient est fautif. Est-ce que c’est logique, quand un patient vient, de lui délivrer trois grands conditionnements parce que le médecin a prescrit trois grands conditionnement ? J’ai des doutes. »
Une conservation impossible à garantir
Reste que la remise en circulation ne résoudrait pas ce gaspillage dans des conditions de sécurité acceptables. « Je peux comprendre que ces comprimés ne puissent pas réintégrer le circuit de distribution, parce qu’on ne sait pas comment ils ont été conservés entre le moment où ils sont sortis de la pharmacie et le moment où le patient revient avec ses sacs », concède le pharmacien.
Une date de péremption non dépassée ne renseigne pas sur les conditions dans lesquelles le produit a été gardé. Et l’échange ne porte pas toujours sur une boîte complète : il peut s’agir d’une plaquette, voire d’un comprimé sorti de son emballage. À cela s’ajoute encore la question du destinataire. « On ne sait pas non plus forcément si les patients prennent réellement ce traitement. Et ça, c’est un vrai danger. »
« En matière d'échanges de médicaments entre patients, ce n'est pas à nous de faire la police sur le terrain des réseaux sociaux »
- Loïc Delpature, pharmacien titulaire
On imagine relativement facilement un patient qui interrogerait une intelligence artificielle sur ses symptômes, puis trouverait sur les réseaux sociaux le médicament évoqué dans la réponse de l'IA. Il pourrait être tenté de récupérer la boîte plutôt que de consulter. Le pharmacien précise qu’il s’agit d’une hypothèse, et non d’un cas dont il aurait connaissance. Il craint de voir ces échanges faciliter une automédication en dehors du parcours de soins.
Faire passer le message au bon moment
Pour les patients, la consigne reste de rapporter les médicaments périmés ou inutilisés à la pharmacie. Mais comment faire en sorte qu’elle soit entendue au moment où une boîte devient superflue ? Loïc Delpature doute qu’une campagne d’affiches ou de dépliants suffise. Le patient qui la découvre n’est pas nécessairement concerné par la situation le jour où il est confronté à l'affiche. Mais six mois, un an ou deux ans plus tard, lorsqu’il devra vider une armoire ou arrêter un traitement, le message ne sera peut-être plus aussi clair dans sa tête.
Il avance une piste : imposer aux laboratoires une mention sur les boîtes invitant à rapporter les médicaments inutilisés ou périmés à l’officine. L’information resterait ainsi attachée au produit.
Quant à la surveillance des annonces de dons ou revente de médicaments sur les réseaux sociaux, il le répète : « encore une fois, ce n'est pas à nous de faire la police sur ce terrain. » Il en renvoie d’abord la responsabilité auxdites plateformes, dont la modération doit déjà, estime-t-il, composer avec bien d’autres problèmes, parfois plus dangereux encore (pédopornographie, etc.). Un contrôle renforcé et des sanctions relèveraient d’un choix des pouvoirs publics. Lui, en définitive, ne souhaite pas faire de la traque aux échanges une mission supplémentaire du pharmacien.